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L’approche originelle de l’intelligence collective

8 août 2010

Avant toute chose, il me semble bon de me tourner vers l’histoire et ce qu’elle peut m’enseigner. En effet, il est intéressant de relever que l’étude de l’intelligence collective prend racine bien avant notre société moderne. Elle ne s’inscrit donc nullement dans une étude économique, mais bien dans un contexte social bien plus large, remontant au début de la civilisation humaine.

A. La collectivité selon Aristote

De fait, selon O. Zara – consultant en management, expert reconnu du Web 2.0 – « dès l’antiquité, Aristote posait déjà la question de l’intelligence collective »[1]. D’ailleurs, dans son livre[2] sur le management de l’intelligence collective, O. Zara emprunte les mots d’Aristote (extrait de La Politique, Livre III, chapitre XI) afin d’introduire l’intelligence collective à ses lecteurs : « (…) Il est possible en effet que la majorité, dont chaque membre n’est pas vertueux, réunie toute ensemble soit meilleure que l’élite, non pas séparément, mais collectivement (…). Étant donné qu’ils sont nombreux, chacun détient une part de vertu et de sagesse, et, de cette réunion, la masse devient comme un seul homme, à plusieurs pieds et plusieurs mains, et pourvu de plusieurs sensations, et il en va de même pour son caractère et son intelligence. »[3]

Quelle belle façon d’introduire la voûte sur laquelle repose l’intérêt du management de l’intelligence collective : L’intelligence d’un groupe fonctionnant en collectivité dépasse la somme des intelligences individuelles des membres de ce même groupe. La prise en considération de ce constat tout simple, datant de la nuit des temps, dans l’entreprise d’aujourd’hui – et plus particulièrement dans le management de ses employés – n’est-elle pas garant d’un accroissement de la performance économique non négligeable ?

B. L’intelligence collective originelle

Le ton étant donné par cette première petite section consacrée à l’histoire antique, je pense qu’il est maintenant favorable d’étudier le concept de l’intelligence collective avant son apparition dans notre société contemporaine. Celle-ci est appelée, selon certains auteurs, l’intelligence collective originelle.

C’est dans un article[4] sur l’intelligence collective – publié en 2004 et révisé en 2007 – que j’ai trouvé la première définition de l’intelligence collective originelle. En effet, dans cet article, J.-F. Noubel définit l’intelligence collective originelle comme étant « tout simplement l’intelligence en petit groupe dont nous a dotés l’évolution »[5].

Cette première définition, certes pas très longue, permet déjà de ressortir certains éléments intéressants. En effet, la spécificité de cette intelligence collective originelle est qu’elle est identifiable aussi bien auprès de groupes humains que chez certains mammifères sociaux[6]. Voir même, comme l’a démontré J.-L. Deneubourg – professeur de biologie et de chimie à l’université libre de Bruxelles –, sous des formes complexes chez certains insectes sociaux comme, par exemple, les abeilles, les fourmis et les termites[7].

Il me semble dès lors intéressant de diviser ma recherche en deux parties. Dans un premier temps, je consacrerai du temps à l’analyse de l’intelligence collective au sein du règne animal. Et puis, j’étudierai plus profondément les implications de l’intelligence collective au sein des communautés humaines.

B.1. L’intelligence collective au sein du règne animal

Je pense personnellement qu’il ne fait nul doute que la coopération est présente dans le règne animal. Afin de s’en convaincre, il suffit d’ouvrir les yeux et d’analyser notre environnement animalier.

Chaque année, pendant la période de migration, j’ai la chance de voir passer devant chez moi des oies qui redescendent du nord. Je les reconnais toujours facilement grâce à leur vol groupé en V. Quelques recherches, à l’époque, m’ont permis de découvrir que cette technique de vol leur permettait d’augmenter leur efficacité de près de 70 % grâce aux propriétés aérodynamiques. Une oie, volant seule, ne serait en conséquence jamais capable d’accomplir les distances migratoires.

Il y a quelques années, j’ai été membre des mouvements de jeunesse. Je me souviens y avoir appris à vivre en communauté en suivant l’exemple d’une meute de loups. J’y ai appris qu’il y avait une certaine hiérarchie au sein de la meute (et de notre groupe) et que le loup chassait toujours en meute de façon très organisée afin d’encercler sa proie.

Et que penser des abeilles ? J’ai toujours été en admiration devant mon délicieux pot de miel. Quel travail d’équipe a-t’il fallu à cette colonie d’insectes pour produire un aussi bon résultat ? Et que penser du mode complexe d’organisation de cette colonie constituée d’une reine et de bien souvent plus de 40.000 ouvrières, succédant au cours de leur vie aux différents postes de nettoyeuse, nourrice, travailleuse d’intérieur, cirière, gardienne et rappeleuse et finalement, butineuse.

Je pense que ces trois exemples, tirés tout simplement de mes observations personnelles, prouvent déjà largement que certaines espèces animales coopèrent. Mais pourquoi coopèrent-elles ? J.-F. Noubel donne une réponse toute simple à cette question.

En effet, c’est à l’occasion d’une interview, réalisée par L. Lemoine, que J.-F. Noubel donne une définition plus précise de l’intelligence collective : « L’intelligence collective est la capacité qu’ont certaines espèces, animales ou végétales, à collaborer pour réussir ensemble ce que les individus ne parviendraient pas à réaliser seuls. »[8]

L’intelligence collective, une forme de complexe collaboration, est donc bien présente dans le règne animal, aussi bien chez certains mammifères que chez certains insectes sociaux. L’étude de leurs comportements, appelée l’éthologie, s’avère être une discipline passionnante, dont il est possible d’apprendre beaucoup de fondements, transmissibles à notre société humaine. L’éthologie et le règne animal n’étant cependant pas les sujets principaux de mon mémoire, je vais plutôt m’attarder sur l’étude du comportement collaboratif humain.

Néanmoins, je terminerai cette section par une citation de P. Lévy – directeur de la chaire de recherches en intelligence collective à l’université d’Ottawa – qui résume à merveille l’intelligence collective animale, et qui me permettra de faire le lien entre le règne animal et les communautés humaines :

« Les premiers scientifiques à avoir étudié l’intelligence collective sont les éthologistes, ceux qui observent et modélisent le comportement des animaux. Ils nous ont appris que, même si les capacités cognitives des fourmis ou des abeilles individuelles sont assez limitées, les fourmilières ou les ruches, en revanche, lorsqu’on les considère comme des “touts” ou des “super-organismes”, sont capables de résoudre des problèmes complexes de façon coordonnée. La composition ou l’agrégation de nombreux comportements individuels simples peut avoir pour résultat un comportement social complexe et subtil qui dépasse l’entendement des individus. L’intelligence collective n’existe pas seulement dans les sociétés d’insectes, mais également dans les bancs de poissons, les vols d’oiseaux, les troupeaux d’herbivores, les hordes de loups ou les bandes de singes. En général, le fait de vivre en sociétés dont les individus communiquent et coopèrent est un avantage compétitif pour un grand nombre d’espèces animales. »[9]

B.2. L’intelligence collective au sein des communautés humaines

Comme le dit très justement P. Lévy, « l’humanité est une espèce hautement sociale et, à ce titre, elle manifeste des propriétés d’intelligence collective exactement comme les autres espèces de primates sociaux »[10]. Finalement, l’homme aussi est un mammifère ! Cependant, certaines différences persistent entre le monde animal et les communautés humaines.

Néanmoins, avant de rentrer dans l’analyse de ces différences, je voudrais citer une dernière fois J.-F. Noubel qui, je trouve, fait une analyse très pertinente de cette intelligence collective originelle au sein des sociétés primitives : « Dans les sociétés primitives, on se réunissait en petits groupes, souvent en cercle, pour formuler un avenir commun et les moyens d’y parvenir »[11]. L’auteur poursuit : « Cette intelligence collective, dite « originelle », est encore à l’œuvre dans les équipes sportives, les groupes de musique ou les réunions de voisinage. Dans ces petites structures, chacun perçoit, en temps réel, ce que font les autres et le sens de leur action commune. C’est ce que l’on appelle l’ « holoptisme », la vision du tout. Notre corps est conçu pour ces échanges en faible nombre. Au-delà, notre compréhension de l’action commune se perd. Mais, dans l’histoire des hommes, sont apparus deux mouvements qui ont révolutionné nos modes de fonctionnement. L’écriture a d’abord permis de coordonner des actions à distance. Puis, bien plus tard, la révolution industrielle nous a dotés de moyens de production de masse. »[12]

Cette section sera, en conséquence, l’occasion d’analyser d’une part, ce qui différencie les communautés humaines du règne animal et finalement, d’introduire les changements qui ont révolutionné nos modes de fonctionnement.

Selon P. Lévy : « La racine de ces différences est la capacité biologique innée des individus humains à manipuler des symboles. »[13] C’est cette capacité linguistique qui fait le propre des êtres humains. En effet, « les animaux ne peuvent ni poser des questions, ni raconter des histoires, ni dialoguer »[14]. L’auteur déclare, en conséquence, qu’il y a deux différences essentielles qui distinguent les intelligences collectives animale et humaine :

  • « La première différence est que l’individu humain a, non seulement, des capacités remarquables de résolution de problèmes, mais aussi et surtout une conscience réflexive, qui lui est conférée par sa pensée discursive. »[15]. L’être humain bénéficie donc d’une réflexion autonome sur ces propres comportements.
  • « La seconde différence est que l’intelligence collective humaine se déploie, d’une génération à l’autre, dans le cours d’une histoire ou d’une évolution culturelle. »[16]

P. Lévy redéfinit, par la même occasion, les caractéristiques de l’intelligence collective humaine :

« L’intelligence collective humaine agrège, articule et compose des processus cognitifs individuels radicalement plus complexes que ceux de l’intelligence collective animale, des processus cognitifs qui sont en quelque sorte éclairés de l’intérieur par la raison discursive. (…) Contrairement à l’intelligence collective animale, l’intelligence collective humaine apprend non seulement à l’échelle d’une génération dans le temps ou d’une société dans l’espace, mais également à l’échelle spatio-temporelle beaucoup plus vaste de l’espèce humaine dans son ensemble. »[17]

L’intelligence collective est donc bien plus complexe dans nos sociétés humaines que dans le monde animal. J’en reviens aux propos de J.-F. Noubel, qui déclare que certains mouvements ont révolutionné notre mode de fonctionnement. L’auteur les cite au nombre de deux :

  • L’écriture ;
  • Et la révolution industrielle.

Personnellement, je pense qu’il faut rajouter à ces deux mouvements l’apparition d’Internet. En effet, la médiatisation de l’information dans un premier temps, suivie de l’interactivité et de la connectivité, sont des facteurs qui ont révolutionné la notion d’échelle spatio-temporelle énoncée par P. Lévy. L’information se retrouve partout, accessible à tous, dans des quantités jamais obtenues jusque-là. De plus, la connectivité permet d’être en contact permanent avec des personnes se situant à des milliers de kilomètres, révolutionnant par là la vision holoptique de J.-F. Nobel.

L’apparition du Web change, en conséquence, complètement notre rapport à l’information et à son appropriation, garantissant le pouvoir. Il me semble dès lors important d’analyser l’évolution de l’intelligence collective au sein de notre société moderne. D’où ce deuxième chapitre consacré à l’approche contemporaine !


[1] ZARA, O., Le management de l’intelligence collective, Paris, M21 Editions, 2009, p.15.

[2] ZARA, O., op.cit., p.15.

[3] Cité par ZARA, O., op.cit., p.15.

[4] NOUBEL, J.-F., Intelligence Collective, la révolution invisible, in TheTransitionner, The transitionner, adresse URL : http://www.thetransitioner.org/wikifr/tiki-index.php?page=La+r%C3%A9volution+invisible (page consultée le 25 mars 2010).

[5] NOUBEL, J.-F., op.cit.

[6] NOUBEL, J.-F., op.cit.

[7] DENEUBOURG, J.-L., Individuellement les insectes sont bêtes, collectivement ils sont intelligents, in Le Temps stratégique, septembre 1995, N°65, adresse URL : http://www.archipress.org/ts/deneubourg.htm (page consultée le 31 mars 2010).

[8] Cité par LEMOINE, L., Entrons dans l’intelligence collective, in Billot J., Psychologies.com : mieux vivre sa vie, adresse URL : http://www.psychologies.com/Planete/Societe/Articles-et-Dossiers/Entrons-dans-l-intelligence-collective (page consultée le 20 juillet 2010).

[9] LEVY, P., Vers une science de l’intelligence collective, in Ieml, Ieml : information technology meta language, adresse URL : http://www.ieml.org/spip.php?article176 (page consultée le 20 juillet 2010).

[10] LEVY, P., op.cit.

[11] Cité par LEMOINE, L., Entrons dans l’intelligence collective, in Billot J., Psychologies.com : mieux vivre sa vie, adresse URL : http://www.psychologies.com/Planete/Societe/Articles-et-Dossiers/Entrons-dans-l-intelligence-collective (page consultée le 20 juillet 2010).

[12] Cité par LEMOINE, L., Entrons dans l’intelligence collective, in Billot J., Psychologies.com : mieux vivre sa vie, adresse URL : http://www.psychologies.com/Planete/Societe/Articles-et-Dossiers/Entrons-dans-l-intelligence-collective (page consultée le 20 juillet 2010).

[13] LEVY, P., Vers une science de l’intelligence collective, in Ieml, Ieml : information technology meta language, adresse URL : http://www.ieml.org/spip.php?article176 (page consultée le 20 juillet 2010).

[14] LEVY, P., op.cit.

[15] LEVY, P., op.cit.

[16] LEVY, P., op.cit.

[17] LEVY, P., Vers une science de l’intelligence collective, in Ieml, Ieml : information technology meta language, adresse URL : http://www.ieml.org/spip.php?article176 (page consultée le 20 juillet 2010).

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